Manuela Nadège Kazangba, la fille qui fait revivre la voix de son père

Par Vivien de Capistran Nvalé, Directeur de publication du journal Centra-News

De la petite enfance à la littérature, Manuela Kazamba avance avec une conviction : transmettre. Franco-centrafricaine installée en France depuis près de 37 ans, écrivaine et engagée auprès des enfants, elle revient aujourd’hui sur les traces de son père, Georges Kazangba, pour faire connaître son témoignage sur la naissance de la Réepublique centrafricaine. À travers le livre Naissance d’une nation, elle entend faire sortir de l’oubli la parole d’un homme qui fut témoin et acteur d’une période fondatrice de l’histoire du pays.

À 14 ans, Manuela Kazangba quitte la Centrafrique pour rejoindre ses frères et sœurs installés en Europe. Elle y poursuit ses études, y construit sa vie et y exerce aujourd’hui comme fonctionnaire dans le secteur de la petite enfance à Paris. Mais malgré les années et les milliers de kilomètres qui la séparent de son pays natal, le lien avec la Centrafrique ne s’est jamais rompu.

Son retour à Bangui, dans un contexte familial marqué par la maladie de sa mère, prend une dimension particulière. Il devient aussi l’occasion de porter un héritage familial : celui de son père, Georges Kazangba.

Un père, un modèle, une bibliothèque vivante

Pour Manuela, Georges Kazangba n’était pas seulement son père. Il était « plus qu’un père, un ami ». dernière de ces deux parents, celle qu’il surnommait affectueusement « la dernière des fédérées », elle garde le souvenir d’un homme jovial, passionné de littérature et profondément attaché à l’instruction.

Très jeune, elle découvre à travers lui le goût de la lecture et de l’écriture. Au départ, cette passion paternelle lui échappe. Elle préfère jouer dehors avec ses camarades. Mais les livres, les récitations et les conversations finissent par laisser une empreinte.

« Il nous avait inculqué l’amour de la littérature », se souvient-elle.

Des années plus tard, cette graine allait germer.Un manuscrit retrouvé, une voix ressuscitée

L’histoire de Naissance d’une nation commence par une découverte familiale. Manuela savait que son père écrivait et qu’il avait côtoyé plusieurs figures de la littérature centrafricaine. Mais ses écrits étaient dispersés.

Un jour, son frère Guy-Serge Kazangba lui révèle qu’il détient un manuscrit consacré à l’histoire de l’indépendance. Manuela, elle, possède des textes poétiques laissés par leur père.

Pour elle, impossible de laisser ces documents dormir dans l’oubli.

Avec son frère, elle décide alors de rassembler les écrits disponibles, de rechercher une maison d’édition et de donner une seconde vie à cette œuvre.

La publication du livre aux éditions L’Harmattan constitue pour elle un moment d’une profonde émotion. Elle y voit davantage qu’une publication littéraire : une forme de dialogue avec son père disparu.« C’est comme si je faisais un travail avec lui », confie-t-elle.

Un témoin de la naissance de la nation

Dans Naissance d’une nation, Georges Kazangba livre son regard sur une période déterminante de l’histoire centrafricaine. Pour sa fille, la valeur de ce témoignage tient notamment à la position de son père : il ne raconte pas seulement une histoire apprise dans les livres, mais celle qu’il dit avoir vécue de l’intérieur.

Engagé très jeune, dès l’âge de 18 ans, Georges Kazangba a notamment été associé au mouvement porté par Barthélemy Boganda. Sa fille se souvient d’un homme qui leur parlait régulièrement de culture, d’histoire et de l’avenir du pays.

Cette mémoire familiale est aujourd’hui devenue une mission.

Pour Manuela, transmettre ces témoignages est essentiel alors que les derniers témoins directs de certaines périodes historiques disparaissent progressivement.

« Avant de savoir où on va, il faut savoir d’où on vient », résume-t-elle.

« Il faut faire vivre leur voix »

Manuela Kazangba estime que la Centrafrique possède encore de nombreuses histoires qui restent à raconter par les Centrafricains eux-mêmes.

Colonisation, indépendance, crises, traumatismes, transformations sociales : autant d’événements qui, selon elle, méritent d’être documentés, racontés et transmis.

Elle redoute surtout que la disparition des témoins entraîne celle d’une partie de la mémoire collective.

« L’authenticité de notre littérature, qu’elle soit écrite ou orale, peut se perdre petit à petit lorsque les nouvelles générations ne font pas vivre leur voix », souligne-t-elle.

Pour elle, les œuvres laissées par les générations précédentes doivent servir de socle aux jeunes écrivains. Non pas pour répéter le passé, mais pour mieux comprendre le présent et enrichir la culture centrafricaine.

Écrire pour les enfants, transmettre autrementL’engagement littéraire de Manuela ne se limite toutefois pas à l’histoire de la Centrafrique. Son univers est aussi celui de l’enfance.

En 2022, elle publie Les aventures de Mathéo et Mailine, un album jeunesse inspiré de l’univers familial. Son choix d’écrire pour les enfants découle directement de son activité professionnelle dans le secteur de la petite enfance.

Elle observe les enfants, leurs difficultés, leurs apprentissages et leur manière de découvrir le monde. Elle décide alors de leur consacrer une partie de sa plume.

À travers ses personnages, elle cherche notamment à transmettre des valeurs telles que le partage, l’hospitalité et la confiance en soi.Mais une autre dimension lui tient particulièrement à cœur : la double culture.

Des enfants nés en France peuvent grandir avec une culture différente de celle de leurs parents, tout en conservant un lien profond avec leurs origines.

Pour Manuela, s’ouvrir aux autres cultures ne signifie donc pas renoncer à la sienne. Au contraire, les cultures peuvent se rencontrer, s’enrichir et se transmettre.

La « maison du bonheur » pour apprendre en s’amusant

Cette volonté d’accompagner les enfants se prolonge dans son engagement associatif avec CAZ-TIB Bonheur, une initiative qu’elle a fondée pour contribuer aux activités d’éveil, à l’apprentissage, à la lecture et à l’écriture des enfants centrafricains.

Son approche repose sur une idée simple : l’enfant apprend aussi par le jeu.

Elle veut donc créer des espaces où l’éducation ne soit pas seulement synonyme de contraintes, mais également de plaisir et de découverte.

« Quand on s’amuse, on apprend plus », affirme-t-elle.

Entre son travail, son activité d’écrivaine, son engagement associatif et sa vie de mère de deux enfants, Manuela reconnaît que l’équilibre n’est pas toujours facile à trouver. Mais elle continue, convaincue que chacune de ces activités participe à une même mission : transmettre.Un héritage qui continue de s’écrire

Lorsqu’elle parle de son père, Manuela revient toujours à l’éducation. Elle se souvient d’un homme qui attachait une grande importance aux études et qui pouvait être particulièrement heureux lorsqu’un de ses enfants lui présentait un bon résultat scolaire.

Une pensée paternelle reste particulièrement ancrée dans sa mémoire : l’intelligence et l’instruction sont deux choses différentes.

Mais au-delà de cette distinction, Georges Kazangba aurait surtout appris à ses enfants à se battre, à travailler et à ne pas attendre que les choses arrivent d’elles-mêmes.

Aujourd’hui, Manuela dit appliquer cette leçon dans sa propre vie.

La publication de Naissance d’une nation représente ainsi bien plus qu’un projet éditorial. C’est une passerelle entre deux générations. Une fille reprend la plume là où son père l’a laissée, rassemble ses écrits et tente de faire entendre une voix que le temps aurait pu recouvrir.

Et l’histoire ne semble pas terminée. Manuela affirme poursuivre les recherches pour retrouver d’autres manuscrits de son père. Elle nourrit également ses propres projets littéraires.

Son ambition est claire : écrire, transmettre et encourager d’autres Centrafricains à faire de même.

Aux jeunes qui souhaitent raconter leur histoire, elle adresse un conseil simple : « Écrivez. »

Puis elle ajoute une exigence : aller jusqu’au bout.

Car pour Manuela Kazangba, une histoire écrite est déjà une mémoire sauvée. Une mémoire sauvée devient un héritage. Et un héritage transmis peut continuer à vivre bien après la disparition de ceux qui l’ont porté.