Centrafrique : la transhumance, une richesse économique encore peu profitable à l’État et aux populations

Bangui, le 11 juin 2026 (Centra-News)—

Entre exportation du bétail, absence de politique pastorale efficace et conflits persistants entre éleveurs et agriculteurs, l’un des plus grands potentiels économiques de la République centrafricaine continue de profiter davantage aux marchés extérieurs qu’aux Centrafricains.

La République centrafricaine dispose de l’un des plus importants potentiels pastoraux d’Afrique centrale. Avec ses immenses savanes, ses vastes pâturages naturels et ses ressources hydriques encore abondantes dans plusieurs régions, le pays réunit toutes les conditions nécessaires pour développer une filière bovine performante et compétitive.

L’élevage constitue depuis des décennies l’une des principales activités économiques dans de nombreuses localités du pays. Pour des milliers de familles, le bétail représente une source de revenus, un patrimoine familial et un moyen de subsistance indispensable. Pourtant, malgré cette richesse, les retombées économiques de la transhumance demeurent limitées pour les populations comme pour l’État.

Chaque année, des milliers de bovins parcourent le territoire national dans le cadre de la transhumance ou sont exportés vers les pays voisins. Cependant, cette activité stratégique peine à se transformer en véritable moteur de développement économique. Au contraire, elle est devenue au fil des années une source de tensions, de manque à gagner fiscal et de frustrations pour de nombreux citoyens.

UN POTENTIEL ÉCONOMIQUE SOUS-EXPLOITÉ

La transhumance est une pratique ancestrale qui permet aux éleveurs de déplacer leurs troupeaux en fonction des saisons afin de trouver des pâturages et des points d’eau.Dans un pays aussi vaste que la République centrafricaine, cette mobilité constitue un atout majeur pour le développement du secteur pastoral. Elle contribue à préserver le cheptel et à maintenir l’activité économique dans plusieurs régions rurales.

Pourtant, ce potentiel reste largement sous-exploité. Les infrastructures pastorales sont insuffisantes, les services vétérinaires manquent souvent de moyens et les mécanismes de suivi du cheptel demeurent limités.

Faute d’investissements structurants, la filière bovine ne parvient pas à générer toute la valeur ajoutée qu’elle pourrait apporter à l’économie nationale.

DES BŒUFS QUI QUITTENT LE PAYS, UNE VIANDE TOUJOURS PLUS CHÈRE

L’un des paradoxes les plus frappants concerne le marché de la viande.Alors que la Centrafrique dispose d’importants troupeaux bovins, de nombreux ménages peinent à accéder à la viande de bœuf en raison de son coût élevé. Dans plusieurs villes, le prix du kilogramme de viande dépasse les capacités financières d’une grande partie de la population.

Cette situation s’explique notamment par l’exportation d’un nombre important de bovins vers les marchés extérieurs. Les animaux sont souvent vendus vivants, permettant à d’autres économies de bénéficier des activités d’abattage, de transformation et de commercialisation.

Pendant ce temps, le marché local reste insuffisamment approvisionné et les consommateurs subissent les conséquences de cette faible valorisation nationale du cheptel.

Le paradoxe est d’autant plus saisissant que le pays dispose de toutes les ressources nécessaires pour développer une véritable industrie de transformation de la viande et créer des milliers d’emplois.

L’ABSENCE D’UNE POLITIQUE NATIONALE DE LA TRANSHUMANCE

Depuis plusieurs années, la question de la transhumance souffre d’un manque de vision globale et d’une insuffisance de politiques publiques adaptées.

Les couloirs de transhumance ne sont pas toujours clairement délimités ni suffisamment protégés. Le contrôle des mouvements de bétail demeure limité et les mécanismes de traçabilité restent faibles.

Cette situation réduit considérablement les capacités de l’État à mobiliser les recettes fiscales liées à l’activité pastorale. Elle favorise également le développement de circuits commerciaux peu encadrés qui échappent souvent au contrôle des autorités.

Le manque d’infrastructures pastorales modernes et l’absence d’un programme ambitieux de valorisation de la filière continuent ainsi de priver le pays d’importantes opportunités économiques.

DES CONFLITS QUI PERSISTENT DEPUIS LA CRISE DE 2013

La crise de 2013 a profondément modifié les relations entre éleveurs et agriculteurs.Avant cette période, les mécanismes traditionnels de médiation permettaient généralement de régler les différends liés à l’utilisation des terres et aux dégâts causés par les animaux.

Mais les années de crise ont fragilisé ces mécanismes de régulation. Dans plusieurs régions, les lignes de transhumance ne sont plus suffisamment sécurisées et les troupeaux traversent parfois des zones agricoles.

Les destructions de cultures provoquent régulièrement des tensions entre agriculteurs et éleveurs. Dans certains cas, ces conflits dégénèrent en affrontements qui fragilisent davantage la cohésion sociale et compromettent les activités économiques locales.

Malgré les efforts de certains partenaires techniques et financiers pour soutenir les programmes de médiation et de sécurisation des couloirs pastoraux, les résultats demeurent encore insuffisants.

UN MANQUE À GAGNER IMPORTANT POUR L’ÉTAT

L’absence d’une gestion moderne et efficace de la transhumance représente également un manque à gagner considérable pour les finances publiques.

Une meilleure organisation de la filière permettrait de renforcer les recettes fiscales grâce à l’identification du cheptel, à la taxation des mouvements commerciaux, à la modernisation des marchés à bétail et au développement des activités de transformation.

Le secteur pourrait également contribuer davantage à la création d’emplois, à la lutte contre la pauvreté et à l’amélioration de la sécurité alimentaire.

Aujourd’hui, une partie importante de cette richesse continue d’échapper aux circuits économiques nationaux.

TRANSFORMER LA TRANSHUMANCE EN LEVIER DE DÉVELOPPEMENT

La République centrafricaine dispose d’atouts exceptionnels pour faire de l’élevage l’un des piliers de son développement économique.

Pour y parvenir, il devient indispensable de sécuriser les couloirs de transhumance, de renforcer les services vétérinaires, de moderniser les infrastructures pastorales et d’encourager la transformation locale des produits issus de l’élevage.

La mise en place d’une véritable politique nationale de la transhumance permettrait non seulement de réduire les conflits entre éleveurs et agriculteurs, mais également de mieux valoriser les ressources pastorales du pays.

Car derrière chaque troupeau qui traverse les savanes centrafricaines se cache une richesse considérable. Une richesse qui, faute d’une organisation adaptée, continue encore aujourd’hui d’échapper à l’État et aux populations alors qu’elle pourrait devenir l’un des principaux moteurs de la relance économique nationale.

Roméo Silvère Doubalet Journaliste